dimanche 30 novembre 2008

Des obligations des aînées.

La Grande Cérémonie... Il y avait tant à faire et le mois d'Irnyälh paraissait si court! La Fête n'avait lieu que tous les quatre ans mais dès la fin des réjouissances, avant même que le Palais n'aie retrouvé son calme, les préparatifs pour la célébration suivante commençaient. Ce culte quadriennal occupait la vie entière d'une partie de la population du royaume. Pour les nobles et les bourgeois il ne s'agissait que de réjouissances régulières et sans grande importance; pour les forains c'était l'occasion de faire de gros bénéfices qui, pour certains, assureraient leur survie pendant quatre ans; mais pour le Conseil Cérémonial, pour la Matriarche, ses filles et le gouvernement il s'agissait d'un tâche sans fin, éreintante et absurde, surtout pour le Conseil d'ailleurs dont les membres avaient voué leur vie entière à organiser ces grandes cérémonies.
Un frisson parcourut Eithlenn et la sortit de sa rêverie, malgré sa fierté l'idée de servir la Déesse l'effrayait et les responsabilités qui pesaient sur elle l'écrasaient. Elle aurait aimé être encore la jeune princesse à qui tout souriait et qui n'avait qu'à être soignée et polie pour plaire à la Cour, son enfance lui paraissait aussi éloignée que celle de sa mère. Elle soupira, elle ne savait plus si le pire était passé ou s'il était à venir et ne préférait d'ailleurs pas le savoir.

Par soucis d'équité ou pour toute autre raison obscure, une trace anachronique de l'hégémonie machiste des temps passés peut-être, la vie des aînées de la famille royale était aussi peu enviable que celle de la plus malheureuse esclave. Elle devenait majeur dès qu'elle devenait femme, entre douze et dix-huit printemps, et elles étaient alors vouées au trône, si l'occasion s'en présentait, et aux hommes dans tous les cas. Les Matriarches n'avaient pas d'époux, elles étaient les reines de la grande ruche qu'était le royaume et à ce titre tous les mâles pouvaient sacrifier à l'autel de leurs corps. Elle avait eu ses premiers sangs lors de son quinzième hiver, trois mois après, pour les fêtes de Beltane, elle avait été intronisée et offerte au roi de l'année.
Ainsi commençait le règne d'une Matriarche, par le sacrifice de son innocence, et il continuait de même : chaque nuit durant 365 jours les prétendants s'étaient succédés dans sa couche, du plus noble au plus misérable; et chaque matin durant un an elle s'était réveillée violée. Ensuite elle était libre de se donner ou non à ceux qui le désirait, toutefois durant sept années elle devait, tous les neufs mois sacrifier son corps à la déesse de la fertilité. Les sept ans officiels écoulés elle n'avait plus aucune loi à suivre que celle de son plaisir, mais elle savait parfaitement qu'après autant d'abus elle ne désirerait plus jamais la présence d'un homme dans son lit, comme sa mère et sa grand-mère avant elle. Il ne lui restait plus que deux ans à tenir. A vingt-et-un hivers elle avait déjà trois enfants, ceux des trois premières années, les autres n'avaient jamais survécu.

Le reste de ses devoirs, tant qu'elle ne régnait pas, concernait la religion, les fêtes et la Cour. Elle avait reçu de sa mère le titre de Grande Prêtresse et avait endossé avec résignation cette charge éreintante qui ne pouvait être endurée que par un corps et une âme jeune. Elle menait les fêtes, présidait les banquets, lors des veillées elle devait être la dernière à partir et la première à se lever le lendemain. Par chance les nobles, avec la paix, étaient devenus paresseux et se levaient rarement avant le déjeuner. Sa jeunesse, ses grosses qui n'arrivaient plus à terme et la mode qui était au laisser-aller lui permettait encore de supporter tout cela mais elle savait parfaitement que le temps lui était compté.

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